Divorce franco-tunisien : quel juge saisir et quelle loi ?

Introduction
Vous êtes français, votre conjoint est tunisien. Ou vous possédez la double nationalité. Aujourd'hui, votre couple se sépare. Une question vous angoisse : où divorcer, et selon quelle loi ?
C'est une situation fréquente, et souvent source d'inquiétude. Vous craignez peut-être que votre conjoint engage une procédure en Tunisie pendant que vous pensez au juge français. Vous vous demandez si un divorce prononcé là-bas vaudra ici. Et inversement.
Rassurez-vous : ces questions ont des réponses claires. Elles dépendent de trois éléments simples : où vous vivez, quelle nationalité vous avez, et quand commence la procédure.
Dans cet article, nous vous expliquons pas à pas quel juge peut être saisi, quelle loi s'appliquera à votre divorce, et comment circulent les jugements entre la France et la Tunisie. Avec des exemples concrets et des références juridiques précises. Notre objectif : que vous compreniez votre situation sans être juriste.
Quel juge saisir : la France ou la Tunisie ?
La première question est celle de la compétence (le pouvoir d'un tribunal de juger votre affaire). Pour un couple franco-tunisien, le juge français regarde d'abord les règles européennes.
Il s'agit du règlement Bruxelles II ter (règlement UE 2019/1111), applicable depuis le 1er août 2022. Avant cette date, on appliquait Bruxelles II bis. Ces textes priment sur les règles françaises classiques.
L'article 3 de ce règlement liste plusieurs critères. Le juge français est compétent notamment si :
Bonne nouvelle : ces critères sont alternatifs. Un seul suffit. La Cour de cassation l'a confirmé (Cass. civ. 1re, 24 septembre 2008, n° 07-20.248).
Concrètement, prenons le cas de Leïla, franco-tunisienne. Elle revient vivre en France depuis sept mois. Son mari reste à Tunis. Comme elle est française et réside ici depuis plus de six mois, elle peut saisir le juge français.
La nationalité tunisienne de son mari ne change rien (Cass. civ. 1re, 24 juin 2020, n° 19-11.714).
Et si aucun lien n'existe avec la France ?
Imaginez la situation suivante : un couple a toujours vécu en Tunisie. L'épouse, franco-tunisienne, vient juste de rentrer en France, depuis moins de six mois. Aucun critère européen ne s'applique.
Le juge français peut alors se fonder sur ses règles internes. D'abord l'article 1070 du Code de procédure civile (qui désigne le tribunal du lieu de résidence familiale). Ensuite les articles 14 et 15 du Code civil. Ces derniers permettent à un Français de saisir le juge français, même si son conjoint vit à l'étranger (Cass. civ. 1re, 30 octobre 1962, arrêt Scheffel).
La convention franco-tunisienne de 1972 : la clé de voûte
Entre la France et la Tunisie, un texte essentiel organise la circulation des jugements : la convention du 28 juin 1972 (accord bilatéral sur l'entraide judiciaire et la reconnaissance des décisions).
Cette convention fixe les conditions dans lesquelles un juge tunisien est considéré comme compétent vu de France. C'est la compétence indirecte (le contrôle, par le juge français, du pouvoir qu'avait le juge étranger).
Son article 16, 1, d, prévoit que le juge tunisien est compétent si :
Concrètement, prenons le cas d'un couple de deux ressortissants français vivant à Tunis. S'ils divorcent là-bas, le jugement tunisien ne sera pas reconnu en France. Pourquoi ? Le juge tunisien ne remplit aucun critère de l'article 16 : ni nationalité tunisienne commune, ni demandeur tunisien résidant depuis un an.
Que se passe-t-il si les deux procédures sont lancées en même temps ?
C'est une situation classique et stressante. L'un saisit le juge tunisien, l'autre le juge français. On parle de litispendance internationale (deux tribunaux saisis du même litige).
Le juge français n'accepte d'arrêter sa procédure que si le futur jugement tunisien pourra être reconnu en France. Il vérifie donc la compétence du juge tunisien selon la convention de 1972 (Cass. civ. 1re, 26 novembre 1974, arrêt Miniera di Fragne).
Une évolution importante mérite votre attention. Pendant des années (2017-2021), une ordonnance de non-conciliation (décision rendue en début de procédure) rejetant la litispendance bloquait la reconnaissance d'un divorce tunisien ultérieur.
La Cour de cassation a assoupli cette position (Cass. civ. 1re, 15 avril 2026, n° 23-23.726). Désormais, seul le dispositif (la décision finale) de l'ordonnance a autorité de chose jugée. Pas ses motifs.
Concrètement, le juge français doit réexaminer si le divorce tunisien remplit les conditions de la convention. Si oui, il le reconnaît, et la demande française devient irrecevable.
Quelle loi s'applique à votre divorce ?
Attention à ne pas confondre deux choses : le juge compétent et la loi applicable. Le juge français peut très bien appliquer la loi tunisienne, et inversement.
Pour les procédures engagées depuis le 21 juin 2012, on applique le règlement européen « Rome III » (règlement UE 1259/2010).
Ce texte vous offre un atout précieux : le choix de la loi. Vous pouvez désigner, par convention, l'une de ces quatre lois (article 5) :
Prenons le cas de Karim et Sophie, qui vivent à Lyon. Karim est tunisien. Ils peuvent choisir la loi française (résidence commune) ou la loi tunisienne (nationalité de Karim). La Cour de cassation précise que l'éligibilité de la loi du tribunal s'apprécie au jour de la saisine (Cass. civ. 1re, 26 janvier 2022, n° 20-21.542).
En pratique, pour un divorce par consentement mutuel en France (article 229-1 du Code civil), désignez clairement la loi française dans la convention. Cela sécurise votre dossier.
Avant le 21 juin 2012
Pour les anciennes procédures, c'est l'article 309 du Code civil qui s'applique. La loi française régit le divorce si les deux époux sont français, ou domiciliés en France, ou si aucune loi étrangère ne se reconnaît compétente (Cass. civ. 1re, 4 juin 2009, n° 08-11.872).
Reconnaissance des divorces : ce qui passe la frontière
Un divorce tunisien reconnu en France
Pour être reconnu ici, un divorce tunisien doit respecter trois conditions (article 15 de la convention de 1972) : la compétence du juge tunisien, l'absence de contrariété avec une décision française, et le respect de l'ordre public international (les valeurs fondamentales françaises).
Sur ce dernier point, la France est ferme : elle refuse les répudiations (dissolution du mariage décidée par le seul mari). Cette position s'appuie sur l'article 5 du Protocole n° 7 à la Convention européenne des droits de l'homme, qui impose l'égalité des époux (Cass. civ. 1re, 17 février 2004, n° 02-17.479).
Bonne nouvelle pour les couples franco-tunisiens : la Cour de cassation juge que le divorce tunisien n'est pas une répudiation. La procédure est judiciaire et ouverte aux deux époux (Cass. civ. 1re, 12 juillet 2023, n° 21-21.185). Un divorce tunisien régulier est donc reconnu en France.
Un divorce français reconnu en Tunisie
Et le divorce par consentement mutuel sans juge (par acte d'avocat) ? Imaginez la situation suivante : deux époux tunisiens vivant en France divorcent ainsi. Le Tribunal de première instance de Tunis l'a reconnu (ordonnance de référé, 14 novembre 2017, n° 86358).
Le juge tunisien a posé des conditions : consentement libre des deux époux, égalité hommes-femmes, et protection de l'intérêt de l'enfant.
Conseils pratiques : que faire dans cette situation ?
FAQ : les questions que vous vous posez
Mon mari a déposé une demande de divorce à Tunis. Puis-je quand même divorcer en France ?
Oui, c'est possible. Tout dépend de votre situation. Si vous résidez habituellement en France, ou si vous êtes française et y vivez depuis six mois, le juge français peut être compétent (article 3 du règlement Bruxelles II ter). Le juge vérifiera ensuite si le divorce tunisien pourra être reconnu ici. Depuis l'arrêt du 15 avril 2026 (Cass. civ. 1re, n° 23-23.726), une décision française antérieure ne bloque plus automatiquement le divorce tunisien. Agissez rapidement et consultez un avocat.
Le juge français peut-il appliquer la loi tunisienne à mon divorce ?
Oui. Le juge compétent et la loi applicable sont deux choses distinctes. Grâce au règlement Rome III, vous pouvez choisir la loi tunisienne si l'un de vous est tunisien (article 5). À défaut de choix, la loi est désignée selon des critères objectifs. Attention toutefois : une loi étrangère contraire à l'égalité des époux peut être écartée au profit de la loi française. Cette réserve d'ordre public protège vos droits fondamentaux.
Un divorce prononcé en Tunisie est-il valable en France ?
Il peut l'être, sous conditions. La convention de 1972 exige que le juge tunisien ait été compétent (article 16), que la décision soit définitive, et qu'elle respecte l'ordre public français. Un divorce judiciaire tunisien, ouvert aux deux époux, est reconnu (Cass. civ. 1re, 12 juillet 2023, n° 21-21.185). En revanche, une répudiation unilatérale par le mari sera refusée. Faites toujours vérifier la régularité du jugement avant de vous appuyer dessus.
Mon divorce par acte d'avocat en France sera-t-il reconnu en Tunisie ?
C'est aujourd'hui possible. Le Tribunal de Tunis a reconnu un tel divorce en 2017 (ordonnance n° 86358), sous conditions : consentement libre des deux époux, égalité entre eux, et protection de l'enfant. Pour sécuriser cette reconnaissance, désignez la loi française dans votre convention de divorce. Un accompagnement juridique reste fortement recommandé.
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